Yeche, Hélène (dir.), Construction européenne : histoire et images des origines

Yeche, Hélène (dir.), Construction européenne : histoire et images des origines, Paris : Publibook, 2009. (CR dans Histoire&Politique)

L’équipe du MIMMOC (Mémoire, identités et marginalités dans le monde occidental contemporain) de l’université de Poitiers s’est attelée à un travail de longue haleine en organisant, le 14 décembre 2007, sa deuxième journée d’études sur le thème de la « Construction européenne, histoire et images des origines », prélude à un prochain colloque, en 2009 ou 2010, sur cette même question. Initiées par des civilisationistes, ces rencontres se distinguent d’ores et déjà par leur volonté de s’ouvrir à toutes les disciplines. Ainsi, aux côtés des spécialistes de la civilisation allemande ou espagnole, se sont retrouvés des philosophes et des historiens. La transdisciplinarité a accouché, à cette occasion, de communications aux contenus et aux problématiques parfois fort éloignés, avec cependant de belles occasions de dialogue.

On a en effet particulièrement apprécié le fait que les communications se parlaient souvent les unes aux autres, évitant l’écueil de la simple juxtaposition d’études de cas.

Quelques axes se sont ainsi dégagés au cours des discussions. Le premier s’est imposé autour du concept même d’européanisme dont on a cherché à dégager la généalogie. Jules Romains a parlé d’« européisme » dès 1915. Européanisme est-il alors un simple anglicisme (de l’anglais « europeanism ») qui implique une idée d’engagement militant ou au contraire un vrai concept opératoire à rapprocher de celui d’européanisation ? Reprenant cette dernière approche, Laurentiu Vlad (université de Bucarest) a réfléchi au sentiment d’appartenance à la culture et à la civilisation européennes des intellectuels roumains entre les XVIIIe et XIXe siècles. Leur image de l’Europe est un mélange d’admiration de l’Europe occidentale, avec un appel implicite à l’adoption de certaines de ses valeurs, ainsi que d’un anti-européisme marqué par la conviction d’une roumanité à défendre. Les intellectuels Ioan Dobrescu et Grigore Andronescu sont présentés comme les premiers anti-européanistes roumains du XIXe siècle. La défense de l’identité nationale passe par une réaction à l’influence potentiellement destructrice de l’Europe.

La présentation de « la mission historique des nations dans l’imaginaire européiste » (Christophe Le Dréau, université Paris I et IEP de Paris) cherchait d’ailleurs à montrer que l’imaginaire national n’était jamais totalement absent des associations pro-européennes. Tout groupe ou formation politique reste nécessairement lié à un ancrage national. Les formes d’organisation transnationales sont très difficiles. D’où une image magnifiée de la terre natale de ces associations. La Suisse présentée comme une Europe en miniature est une image de l’Europe à venir chez Denis de Rougemont dans son ouvrage La Suisse ou l’histoire d’un peuple heureux (1965). La Belgique où les mouvements européistes développent aussi une vision héroïque de la Belgique : champ de bataille de toutes les guerres mondiales, au cœur de l’Europe par sa situation géographique, tiraillée par les deux puissants voisins français et allemand, Europe en miniature par ses propres divisions linguistiques entre Wallons et Flamands. La destinée de la Belgique, selon eux, est d’être l’intermédiaire des grandes puissances. En avril 1935, la revue La Cité chrétienne s’interroge ainsi : « Pourquoi la Belgique, terre de rencontre entre latinité et germanisme, ne pourrait-elle pas jouer un rôle actif dans l’œuvre de rapprochement de ces deux génies qui, unis et rénovés par le christianisme, sont le fondement même de notre civilisation occidentale ? »

Une seconde synergie est née autour des interventions présentant la politique des grandes puissances. Emilia Robin-Hivert (université Paris IV) a présenté « la politique de l’URSS face au traité de Rome ». Toute son analyse a consisté à démontrer qu’il n’y a pas une perception monolithique de l’Europe par Moscou. Il y a une vision héritée du tsarisme qui poursuit les débats du XIXe siècle entre slavophiles et occidentalistes. Il y a une vision léniniste ou idéologique où l’on se remémore la condamnation sans équivoque du slogan d’États-Unis d’Europe par Lénine, dès 1915. Les souvenirs de l’entre-deux-guerres (sentiment de danger venu d’Europe de l’Ouest alors que la jeune République soviétique n’est pas encore assise) et de la Seconde Guerre mondiale (l’assimilation de la « grande Europe » au projet hitlérien) ajoutent deux nouvelles couches à ces images de l’Europe. La vision issue de la Guerre froide, qui fait de l’Europe unie un bloc atlantique, parachève le tableau. Toutes ces strates s’ajoutent les unes aux autres sans jamais s’annuler alors que la relance de Messine débute en 1955. À cette date, l’URSS, par la voix de Molotov, n’hésite pas à utiliser la terminologie de « Paneurope » ou d’« Europe paneuropéenne », par opposition à la « petite Europe des Six » qu’elle imagine dominée par l’Allemagne. De ce point de vue, il y a une vraie paranoïa des autorités soviétiques à l’égard de l’Allemagne : aux yeux du Kremlin, toute la construction européenne montre que la RFA n’a pas accepté sa défaite, qu’elle cherche un nouveau tremplin pour son impérialisme. Le fait qu’un officier allemand soit à la tête des forces stratégiques de l’OTAN en 1957, alors que la CEE voit le jour, parachève cette grande peur. Touchée par la déstalinisation, Moscou, fébrile, n’a pas une analyse rationnelle de l’unification européenne qui menace sa sécurité.

Denis Goeldel (université Marc Bloch de Strasbourg) semblait répondre à Emilia Robin-Hivert au cours de son intervention sur « Konrad Adenauer, un consommateur de l’idée européenne ». Sans contester son statut de Père de l’Europe, il n’était pas inutile de rappeler que sa rhétorique européenne n’était jamais idéaliste et s’accommodait toujours de la volonté de défendre l’égalité des droits de l’Allemagne. La paranoïa constitue aussi pour le Chancelier une clé de lecture importante. Homme de l’Europe mais avant tout homme de la Guerre froide, Adenauer a été particulièrement choqué par l’échec de l’expédition de Suez en 1956 tandis que se négocient les statuts du futur Marché commun. Face à un ultimatum soviétique, les États-Unis ont lâché deux de leurs alliés, la France et la Grande-Bretagne. Qu’adviendrait-il si la menace soviétique sur l’Allemagne devenait plus réelle ? Sa vision de l’Europe est guidée, au moins pour partie, par la peur d’une entente entre les deux superpuissances au détriment de l’Europe. Adenauer se méfie ainsi particulièrement d’Eisenhower qu’il croit capable de cette trahison. Reprenant une expression de Golo Mann, Adenaeur a été avant tout un « homme d’État de l’inquiétude ».

Le dialogue qui a suivi les interventions d’Emilia Robin-Hivert et de Denis Goeldel a été particulièrement fécond. Il a mis en lumière le rôle important de la paranoïa dans l’imaginaire des bâtisseurs – ainsi que des opposants – de la construction européenne : celle des Allemands craignant l’isolationnisme américain, des Soviétiques face au danger allemand, des Français face à l’impérialisme militaire des Allemands et des Soviétiques, enfin des Britanniques après l’échec de Suez à la recherche d’un rôle depuis la perte de leur statut de grande puissance.

Un dernier axe de cette journée d’études mettait en avant l’image de l’Europe au sein des pays refusant l’intégration du continent : Elvire Diaz (université de Poitiers) a ainsi exposé les relations de l’Espagne franquiste avec la CEE tandis que Jérémy Price (université de Poitiers) s’intéressait à l’image de l’Europe dans les caricatures parues dans la presse britannique entre 1957 et 1973. Franco illustre ainsi un double langage : proclamation de l’européanité de l’Espagne dans la rhétorique engluée cependant dans les images emblématiques de figures héroïques nationales du passé – Le Cid, les Rois catholiques, Charles Quint, le mirage d’une Europe espagnole en somme. Les discussions ont permis des comparaisons avec quelques cas similaires, le Portugal de Salazar notamment. Les deux dictateurs partagent un certain nombre d’a priori à l’égard de l’Europe : peu enclins au voyage, ils ont rarement franchi les frontières nationales (Salazar n’aurait ainsi quitté le Portugal qu’à deux reprises durant toute sa vie) ; ils n’ont pas d’image de l’Europe qu’ils ne connaissent pas. L’Afrique avec ses colonies réveille un imaginaire plus prolifique. A contrario, l’Espagne et le Portugal connaissent aussi une immigration massive vers la CEE, avant même leur adhésion. Ces immigrés connaissent mieux l’Europe que leurs dirigeants et en donnent des images de modernité lors de leurs retours périodiques « au pays ». La Grande-Bretagne partage aussi ce double langage entre Europe et Commonwealth.

La question de l’imaginaire européen reste donc un sujet fertile sur lequel toute l’équipe dynamique du MIMMOC a décidé de s’attacher.

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